POINT SUR : la question européenne

26 mars 2024

🔵🇪🇺🔵 POINT SUR : la question européenne(1).

🖌️ D’ici le 9 juin prochain, date des élections européennes, je veux partager ici, à travers plusieurs billets issus de lectures et de réflexions, une approche des enjeux et des thèmes majeurs de cette échéance dont l’importance n’a sans doute jamais été aussi grande au regard des désordres géopolitiques auxquels nous avons à faire face et des questions existentielles qui traversent nos pays européens.

🇪🇺Épisode 1 : Pas de souveraineté européenne sans frontières, sans puissance et sans identité revendiquées.

Comme le rappelle Dominique Reynié, le président Charles de Gaulle assurait ne croire qu’aux Etats. Il le réaffirme dans sa conférence de presse du 15 mai 1962 : « J’ai déjà dit et je répète, qu’à l’heure qu’il est, il ne peut pas y avoir d’autre Europe que celle des Etats, en dehors naturellement des mythes, des @fictions, des parades ». Ce qui est intéressant vu de 2024 est qu’il ne croit pas possible ce qui est précisément advenu, c’est-à-dire l’intégration politique des nations européennes. En effet, aujourd’hui, on pourrait répondre oui, à la question qu’il posait aux journalistes présents à l’Elysée : « Est-ce que le peuple français, le peuple allemand, le peuple italien, le peuple hollandais, le peuple belge, le peuple luxembourgeois, songeraient à se soumettre à des lois que voteraient des députés étrangers, dès lors que ces lois iraient à l’encontre de leur volonté profonde ? Ce n’est pas vrai ! Il n’y a pas moyen, à l’heure qu’il est, de faire en sorte qu’une majorité étrangère puisse contraindre des nations récalcitrantes ».
Pourtant le doute ne disparaît pas. Dans son discours du 25 février 2019, Mario Draghi s’interroge sur le fait de savoir si « une union toujours plus étroite » est possible, autrement dit si le processus européen peut être encore déployé ou si l’on décide qu’il est parvenu à son terme. Ainsi, il préconise la restauration des méthodes classiques qui ont fait leurs preuves dans la construction de l’Union européenne : « L’Union européenne a voulu créer une entité souveraine là où il n’y en avait pas. Il n’est pas surprenant que dans un monde où chaque point de contact entre les grandes puissances est de plus en plus un point de friction, les défis extérieurs à l’existence de l’Union européenne deviennent de plus en plus menaçants. Il n’y a qu’une seule réponse : retrouver l’unité de vision et d’action qui seule peut unir des pays aussi différents ».
En l’état actuel des choses, il est certain que si la souveraineté européenne a été revendiquée, les conditions de son effectivité ne sont pas réunies. Dans le monde globalisé, l’affirmation d’une souveraineté européenne implique de satisfaire au moins trois conditions fondamentales. L’Europe doit affirmer de véritables frontières, revendiquer la puissance et défendre l’identité qui réside dans « nos fécondes diversités » selon les mots de Denis de Rougemont.

1. La souveraineté européenne implique l’affirmation de véritables frontières.

La raison en est d’abord qu’il existe un monde extra-européen. Ce sont des Etats face auxquels il est nécessaire de préserver nos intérêts ; ce sont des sociétés avec lesquelles il est indispensable de définir la nature de nos relations et donc de pouvoir les organiser. Une puissance publique doit pouvoir faire face à la concurrence économique, au dumping social et environnemental, à la multiplication des crises migratoires, aux mafias et aux trafics, au terrorisme, aux pandémies, à la numérisation de l’espace public, aux puissances hostiles, etc.
Cela prouve amplement l’extrême difficulté, mais aussi la raison d’être des frontières au XXIe siècle. Des frontières assumées et défendues sont une condition politique de l’Union européenne. Certes, la disparition des frontières entre les États membres est au cœur du dessein européen, mais cela ne peut déboucher sur l’ouverture du continent aux flux mondiaux et aux forces transnationales, sauf à pousser les Européens vers la protestation et l’insurrection électorale.
Populistes et nationalistes se présenteront avantageusement comme le recours. Les Européens ont besoin d’éprouver leur propre sécurité dans le monde. Ils doivent conserver ce que leur offrait la nation, un lieu où ils sont chez eux, où les étrangers n’ont pas la possibilité de venir sans y être autorisés, sans y être invités ou sans y être acceptés. Or, il est impossible d’accueillir quiconque si l’on ne peut pas garantir le contrôle des entrées, ce que Ulrich Beck et Edgar Grande ont énoncé en ces termes : « On ne peut pas ouvrir les frontières sans fermer les frontières ».
Reconnaître le droit de fermer les frontières, de proclamer que l’Europe est ici et que les Européens y sont chez eux, conduit à promouvoir une identité européenne. Il est temps d’avancer, « par-delà l’arrogance et le déni de soi » nous disent encore Beck et Grande. On admettra que l’arrogance est loin désormais, qu’on ne la trouve guère que chez ceux qui imaginent l’Europe chargée de montrer l’exemple au monde. Avec Beck et Grande, on dira que l’Europe est aujourd’hui moins menacée « par l’arrogance teintée d’ignorance vis-à-vis de ceux qui ont une culture différente » que par « le contre-romantisme – l’idéalisation de l’étranger et la diabolisation de l’Europe par elle-même. »

2. La souveraineté européenne implique de revendiquer la puissance.

L’Europe est une communauté d’Etats, tous de petite ou moyenne taille. Or, ils ne sont toujours pas parvenus à réunir leurs forces, petite ou moyenne, pour donner naissance à une puissance commune et se montrer capables de tenir à distance des Etats ou des acteurs non étatiques menaçants. Si la souveraineté nationale est illusoire, pour reprendre le raisonnement de Luigi Einaudi, la souveraineté sans puissance est un autre mirage, qui n’est pas moins mortel. Nationale ou européenne, la souveraineté n’est rien sans la puissance.
Or, on ne peut que relever la faiblesse des références à la puissance et plus encore à la puissance militaire. L’usage de la force armée est le point de tension maximale entre la souveraineté nationale et l’idée d’Europe. Robert Schuman s’y confronte dans son discours du 10 décembre 1951 : « Une armée commune dénationalisée n’obéit plus, et ne peut plus obéir, ni dans son ensemble, ni dans les unités qui la composent, à une autorité nationale. Elle a juré fidélité à la communauté, et seule la communauté à pouvoir sur elle. Si certaines de ses unités suivaient les ordres d’un gouvernement national, elles seraient en état de désertion ou de rébellion. Il faudra donc, si une telle armée est constituée, que les seuls ordres valables émanent d’une autorité reconnue par tous les États participants ».

3. Défendre une identité européenne.

Elle réside dans la volonté de ses membres et dans le respect de leurs « fécondes diversités ». Renan en posait le principe en 1871 : « L’Europe est une confédération d’Etats réunis par l’idée commune de la civilisation. L’individualité de chaque nation est constituée sans doute par la race, la langue, l’histoire, la religion, mais aussi par quelque chose de beaucoup plus tangible, par le consentement actuel, par la volonté qu’ont les différentes provinces d’un Etat de vivre ensemble. » Le fait social de la dépendance aux autres, la dépendance mutuelle amène Renan, plus tard, en 1882, à s’interroger sur l’idée de nation.
Or, sa réponse est inadaptée à l’identité européenne. On sait qu’il commence par congédier la nation comme « culture », comme « langue » et comme « race » pour retenir l’idée d’une fondation en volonté, c’est-à-dire résultant de l’accord de ses membres de continuer à lier leurs destinées individuelles en un destin commun. C’est cette conception qui offre la possibilité d’une appartenance ouverte, où la souveraineté nationale et la souveraineté populaire peuvent se réunir. Renan a condensé sa conception de la nation dans une formule si souvent citée : « un plébiscite de tous les jours ». Dans la suite du même discours, moins souvent célèbre, il ajoute : « Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. ».
Les deux dimensions de la nation définie par Renan ne s’appliquent pas à la France seule. Elles peuvent aisément répondre à l’interrogation sur l’identité européenne, indépendamment des éléments institutionnels qui lui servent d’architecture. Renan y songeait pour des temps futurs, puisqu’il estimait dans le même texte que « les nations ne sont pas quelque chose d’éternel. Elles ont commencé, elles finiront. La confédération européenne, probablement, les remplacera ». Loin de faire disparaître ce que les nations européennes ont de plus cher, leur liberté et leur culture, l’Europe est désormais la seule voie capable de les pérenniser au XXIe siècle.


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