Échange fructueux avec l’ambassadrice du Danemark en France au sujet du Groenland….

14 avril 2026

🏛️ Échange fructueux avec l’ambassadrice du Danemark en France au sujet du Groenland.

👉 A l’initiative de mon collègue Christophe-André Frassa, président du groupe d’études Arctique, Antarctique et Terres australes, nous avons accueilli ce matin au Sénat pour un échange particulièrement intéressant Madame Hanne Fugl Eskjær, ambassadrice du Danemark en France.

👉 Pendant des décennies, le Danemark s’est fortement appuyé sur les États-Unis dans l’espoir d’obtenir des garanties de sécurité. Mais à la suite de la « crise du Groenland », le pays traverse une phase profonde de remise en question, marquée par la naissance d’un sentiment anti-américain et par une défiance envers Washington.

👉 Si la première année suivant l’investiture du président Donald Trump a entraîné, pour les Européens, un réveil sur la dégradation des relations transatlantiques, alors que les États-Unis tournaient le dos au Vieux Continent, peu de pays ont découvert cette nouvelle réalité de manière aussi brutale que le Danemark et le Groenland. Menaces d’annexion du Groenland « sans exclure l’usage de la force », humiliations répétées qualifiant le Danemark d’allié peu fiable, menaces de taxes supplémentaires contre les pays de l’Union européenne (UE) soutenant le royaume : le Danemark a été confronté aux turbulences de l’administration Trump II, dans ce qui est considéré comme la pire crise diplomatique du royaume depuis la Seconde Guerre mondiale.

👉 Après une année 2025 et surtout plusieurs semaines décisives en janvier 2026 au cours desquelles les menaces de Trump ont mis à l’épreuve l’unité de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) et de l’UE, la crise s’est – pour l’instant – calmée, les négociations ont commencé à Washington, offrant aux Groenlandais un répit bienvenu. À Davos, Donald Trump a affirmé ne pas envisager le recours à la force, tout en laissant entendre de manière énigmatique avoir discuté avec Mark Rutte, secrétaire général de l’OTAN, d’un « très bon accord ».

👉 Si le Groenland s’est retrouvé en première ligne et directement sous la menace nord-américaine, l’année écoulée a aussi engendré de profondes transformations au Danemark. Dans la vie politique et au sein de la population, une rupture s’est opérée avec les États-Unis, son allié le plus proche. Elle a notamment renforcer le sentiment patriotique des Danois et les moyens militaires du pays.

👉 Avant toute chose, il convient de rappeler la relation entre le Groenland et le Danemark. Le Groenland est un territoire relevant du royaume de Danemark, avec également les îles Féroé. Depuis 2009, il bénéficie d’un gouvernement autonome, ce qui lui permet de gérer un large éventail de compétences internes et lui offre la possibilité de choisir l’indépendance, à l’avenir. La défense, la sécurité et les affaires étrangères restent pour l’instant sous la responsabilité du gouvernement danois. La relation entre le Groenland et le Danemark est complexe, marquée à la fois par des traumatismes coloniaux et par une histoire commune.

👉 Malgré l’histoire et les 3551 kilomètres qui les séparent, les deux peuples restent étroitement liés en raison de la longue présence danoise au Groenland, depuis le XVIIIe siècle. Beaucoup ont des origines mixtes. Sur les quelque 57 000 habitants du Groenland, environ 4000 sont d’origine danoise, tandis qu’environ 17 000 personnes nées au Groenland vivent au Danemark, établissant de nombreux liens familiaux et amicaux entre les deux pays. Une des manifestations des liens culturels entre Copenhague et Nuuk est le rapport particulier entre le peuple groenlandais et la famille royale danoise : deux des enfants du roi Frederik X et de la reine Mary ont reçu des prénoms groenlandais comme deuxième prénom – le prince Vincent portant le nom Minik et la princesse Josephine le nom Ivalo – ce qui a été souligné comme un geste symbolique fort en direction du Groenland.

👉 La majorité des Danois souhaite que le Groenland reste dans le royaume, même si c’est un sujet encore relativement peu étudié. Selon une enquête datant de janvier 2025, 70% des Danois estiment que le Groenland devrait rester dans le royaume. Toutefois, 43% d’entre eux se prononcent en faveur d’une autonomie plus large que celle dont il bénéficie aujourd’hui. Seuls 17% des Danois soutiennent l’idée d’une indépendance totale du Groenland. À l’inverse, les Groenlandais aspirent depuis plusieurs années à une indépendance à long terme, tout en choisissant, pour l’instant, de rester au sein du royaume. D’après une enquête de janvier 2026, 62% des Groenlandais déclarent souhaiter rester dans le royaume, tandis qu’un quart d’entre eux estime que le Groenland devrait accéder à l’indépendance dès à présent. De manière générale, l’idée de quitter le royaume suscite une réticence notable lorsqu’elle est associée au risque d’une baisse du niveau de vie.

👉 On observe depuis un an, et plus encore depuis la fin janvier 2026, un rapprochement notable entre Copenhague et Nuuk. L’été précédent, la Première ministre danoise Mette Frederiksen s’était rendue au Groenland et avait présenté officiellement, pour la première fois, des excuses de la part du Danemark pour « l’affaire des stérilets ». Par ailleurs, la volonté d’impliquer davantage les responsables politiques groenlandais dans les décisions les concernant s’est renforcée.

👉 Le 13 janvier dernier, le chef du gouvernement groenlandais Jens-Frederik Nielsen a déclaré lors d’une conférence de presse commune avec Mette Frederiksen : « Si nous devons choisir entre les États-Unis et le Danemark ici et maintenant, nous choisissons le Danemark. Nous choisissons l’OTAN, le Royaume du Danemark et l’Union européenne ». Il a également précisé que ce n’était pas le moment pour des disputes internes, sous-entendant qu’il n’était pas temps de discuter d’indépendance.

👉 La relation entre le Danemark et les États-Unis, établie depuis 1801 et consolidée par une alliance militaire formelle au sein de l’OTAN depuis 1949, est l’un des plus anciens liens diplomatiques ininterrompus de l’histoire nord-américaine. Depuis la Seconde Guerre mondiale, et plus encore depuis la Guerre froide, le Danemark peut être qualifié de pays super-atlantiste. Les responsables politiques danois ont, de manière constante, désigné les États-Unis comme leur allié le plus proche. À l’inverse, le Danemark a entretenu une relation relativement critique à l’égard de l’Union européenne, le pays se voyant alors plus comme un petit frère des États-Unis que comme un membre de la famille européenne.

👉 Le Groenland a revêtu une importance stratégique majeure pour les États-Unis, en particulier durant la Guerre froide, période au cours de laquelle la présence américaine était massive sur la base aérienne de Thulé (aujourd’hui base spatiale de Pituffik). Donald Trump avait déjà annoncé en 2019, lors de son premier mandat, son intention d’acheter le Groenland, une déclaration qui a conduit le Danemark à investir plus massivement dans la sécurité en Arctique. À l’époque, Mette Frederiksen, qui est Première ministre du Danemark depuis l’été 2019, avait qualifié cette proposition d’« absurde », ce que Trump avait jugé nasty (« méchant »), conduisant à l’annulation de sa visite prévue au Danemark.
Après la réélection de Donald Trump en novembre 2024, les relations entre le Danemark et les États-Unis se sont de nouveau tendues, à cause de ses nouvelles déclarations concernant l’achat du Groenland et de la nomination en décembre 2024 de Ken Howery, un homme d’affaires connu, comme ambassadeur des États-Unis au Danemark, avec pour objectif la prise de contrôle du Groenland. Contrairement aux pays voisins, tels que la Finlande, la Norvège et l’Allemagne, dont les dirigeants ont tous rendu visite à Trump à la Maison-Blanche en 2025, ce fut silence radio entre Washington et Copenhague. Après une conversation téléphonique sur le Groenland en janvier 2025 entre Mette Frederiksen et Donald Trump, qui, selon plusieurs médias, aurait dégénéré en querelle, aucune autre conversation bilatérale n’a eu lieu entre les deux dirigeants durant le reste de l’année.

👉 Au moment même où le Danemark entretient ses relations les plus dégradées avec les États-Unis depuis des décennies, il est engagé dans des négociations cruciales avec eux. Officiellement, celles-ci se déroulent bien, mais des divergences fondamentales persistent, et l’inquiétude demeure, tant du côté danois que groenlandais : que se passera-t-il si Donald Trump change d’avis ?
Récemment, Nathan Sheridan, ancien expert de l’Arctique au département d’État américain, qui a quitté ses fonctions sous Trump, a mis en garde le Danemark dans le quotidien Politiken contre la conclusion d’un accord avec l’administration américaine sur le Groenland : « Ces jours-ci, tout accord avec les États-Unis ne vaut pas mieux qu’un message sur Truth Social le lendemain matin ».

👉 Le Groenland et la sécurité arctique semblent devenir un domaine où la coopération se renforce, ce que l’on peut également constater avec la mission Arctic Sentry, lancée par l’OTAN en février dernier, qui vise à renforcer l’alliance dans le grand Nord. Fin janvier, Mette Frederiksen et Jens-Frederik Nielsen se sont ainsi rendus à Berlin, chez Friedrich Merz, à Bruxelles au siège de l’OTAN chez Mark Rutte, et à l’Élysée chez Emmanuel Macron. Lors de ce déplacement, Mette Frederiksen a déclaré, en ce qui concerne la situation du royaume et de l’Europe : « Il n’y a qu’une seule voie pour y faire face. C’est une coopération européenne de plus en plus étroite et de plus en plus forte, et c’est pourquoi il est important d’avoir de bonnes relations à la fois dans un cadre européen large et, en particulier, dans le cadre de l’UE ».

👉 Si le Danemark, pays historiquement hyper-atlantiste, a été l’un des premiers États européens à voir son alliance avec les États-Unis profondément fragilisée, pourrait-il aussi devenir un laboratoire de la manière dont un pays européen peut – volontairement ou de manière contrainte – se réorienter vers une plus grande autonomie stratégique dans un cadre européen ?
Cette transition est toutefois loin d’être simple. Des décennies de coopération étroite ont profondément imbriqué le Danemark aux États-Unis, notamment dans le domaine sécuritaire : la coopération de câbles avec la NSA constitue un pilier du renseignement danois, tout comme le programme des avions F-35 est central pour la défense danoise – encore à l’automne 2025, le pays a acquis 16 nouveaux avions F-3558. Par ailleurs, le Danemark est un pays hautement numérisé et fortement dépendant de technologies américaines.

👉 Au-delà du commerce et de la sécurité, c’est l’identité même du pays qui est en jeu. C’est aussi une question économique et écologique qui devra désormais trouver une réponse à l’échelle européenne au regard d’enjeux de souveraineté européenne en particulier au regard de la richesse du sous sol, des métaux rares mais aussi de la nécessaire préservation de l’arctique, comme d’ailleurs de l’antarctique. Ce sont là des questions majeures qui peuvent conférer à l’Europe grâce en particulier à ses richesses et à ses positions stratégiques partout dans le monde, et d’abord au Groenland, et qui devront très vite faire l’objet d’une nouvelle stratégie.

👉 Plus que jamais je crois aux enjeux majeurs que revêtent nos pôles, l’Arctique, l’Antarctique et les Terres australes, et qui sont trop souvent ignorés. C’est un enjeu dans lequel la France et l’Europe doivent et peuvent jouer un rôle majeur. Faute de quoi, on le voit bien les États-Unis, mais aussi la Russie et la Chine, montrent des velléités de plus en plus fortes en direction de ces territoires. Nous sommes les seuls à pouvoir conjuguer enjeux économiques, écologiques et sécuritaires.





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