
Avec mon collĂšgue
Hervé Maurey, nous avons fait ce matin une communication intermédiaire devant la commission des finances du Sénat quant à notre mission de contrÎle sur la situation financiÚre de la DNCF et ses perspectives.

La situation financiĂšre de lâentreprise est bien-sĂ»r trĂšs durement affectĂ©e par les consĂ©quences immĂ©diates de la crise. Pour autant, il convient de se concentrer sur les dĂ©terminants structurels de ses finances. Sâil est indispensable de gĂ©rer lâurgence, il est utile de lever la tĂȘte du guidon. MalgrĂ© les rĂ©formes, la situation financiĂšre de la SNCF restait fragile avant 2020 et la crise aura des consĂ©quences de long terme. Les prĂ©occupations sur la situation financiĂšre de la SNCF ne datent pas dâhier et plusieurs rĂ©formes, depuis 1997 sans remonter plus loin, nĂ©cessaires mais insuffisantes, ont eu pour ambition de remettre les comptes de lâentreprise dans le vert. Depuis 25 ans, lâendettement du gestionnaire de rĂ©seau est devenu le point noir du systĂšme.

Aujourdâhui, la rĂ©forme se trouve malmenĂ©e car certaines de ses hypothĂšses sous-jacentes sont remises en cause. La principale Ă©tant la vitalitĂ© de la grande vitesse. Les consĂ©quences structurelles de la crise pourraient lâaffecter.

Alors que la situation financiĂšre de la SNCF restait trĂšs fragile avant la crise, le rĂ©tablissement prochain de son Ă©quilibre apparaĂźt incertain. Avant la crise, son flux de trĂ©sorerie annuel restait nĂ©gatif Ă hauteur de plus de deux milliards dâeuros. Le cumul des grĂšves de lâhiver 2019-2020 et de la crise sanitaire a provoquĂ© un choc sans prĂ©cĂ©dent. En 2020, son chiffre dâaffaires sâest contractĂ© de 14 %, sa marge opĂ©rationnelle a Ă©tĂ© divisĂ©e par trois et sa dette a progressĂ© de 3 milliards dâeuros. Au premier semestre 2021, bien quâattĂ©nuĂ©s, les effets de la crise continuent de se faire sentir.

Les modalitĂ©s de financement du rĂ©seau et la performance du gestionnaire dâinfrastructure sont au cĆur de la problĂ©matique.

Lâabsence de financement de la modernisation du rĂ©seau interpelle. Il existe deux principaux programmes. La commande centralisĂ©e du rĂ©seau passe par la mise en place de vĂ©ritables tours de contrĂŽle. Les 2 200 postes dâaiguillages actuels pourraient ĂȘtre remplacĂ©s par une quinzaine de ces structures centralisĂ©es. Par ailleurs, lâERTMS est un systĂšme de signalisation europĂ©en qui permet dâaugmenter la frĂ©quence de circulation des trains. Le gestionnaire dâinfrastructure en est rĂ©duit Ă piocher dans lâenveloppe dĂ©diĂ©e Ă la rĂ©gĂ©nĂ©ration du rĂ©seau ou Ă faire payer les opĂ©rateurs. Or la rĂ©novation des petites lignes qui sâĂ©lĂšve Ă environ 4 milliards dâeuros par an est indispensable et dĂ©jĂ insuffisant. Le coĂ»t de la commande centralisĂ©e pourrait sâĂ©lever Ă 15 milliards dâeuros ; celui de lâERTMS 20 milliards dâeuros.

Le modĂšle français de financement du rĂ©seau se distingue de celui de plusieurs de ses partenaires et pourrait ĂȘtre questionnĂ©. Il repose largement sur le gestionnaire dâinfrastructure qui doit en couvrir le coĂ»t complet. Ce modĂšle induit une lourde pression financiĂšre sur SNCF RĂ©seau et des pĂ©ages Ă©levĂ©s.

MalgrĂ© ces pĂ©ages Ă©levĂ©s la situation financiĂšre du gestionnaire dâinfrastructure est structurellement dĂ©gradĂ©e.

La viabilitĂ© de la situation financiĂšre du groupe et du modĂšle ferroviaire, doit passer par une amĂ©lioration significative de la performance de SNCF RĂ©seau. Des Ă©tudes montrent quâun agent de SNCF RĂ©seau fait circuler en moyenne 1,3 fois moins de trains que ses homologues allemands.
Le contrat de performance de 2017 prĂ©voyait des gains dâefficience de 1,2 milliards dâeuros dâici 2026. La rĂ©forme de 2018 a relevĂ© lâobjectif de 400 millions dâeuros. Ces engagements doivent ĂȘtre tenus. Plusieurs leviers dâefficience doivent ĂȘtre actionnĂ©s : poursuite des plans dâĂ©conomies structurelles, rĂ©formes des ressources humaines, modernisation des systĂšmes dâinformation, sous-traitance et modernisation du rĂ©seau.

Les perspectives financiĂšres de la SNCF et du modĂšle ferroviaire reposent sur le contrat de performance de SNCF RĂ©seau. Le contrat actuel, mort-nĂ©, devait ĂȘtre actualisĂ© en 2020. Les nĂ©gociations se prolongent et leur finalisation est sans cesse repoussĂ©e. Elle est dĂ©sormais annoncĂ©e pour le printemps 2022. Cette situation est regrettable. Elle nous prive de visibilitĂ©. Le nouveau contrat ne devra pas reproduire les erreurs du prĂ©cĂ©dent. Il devra fixer des objectifs de performance ambitieux Ă SNCF RĂ©seau, des engagements de financement forts de lâĂtat ainsi quâune trajectoire financiĂšre sincĂšre. Le financement du rĂ©seau et les perspectives financiĂšres de la SNCF semblent de plus devoir intĂ©grer une nouvelle inconnue que lâon nâattendait pas et qui remet en cause les engagements du Gouvernement. Nous voulons parler de la relance inattendue des grands projets de LGV. AprĂšs les annonces du Premier ministre, leurs modalitĂ©s de financement restent floues. On est en droit de sâinterroger si la rĂšgle dâor protĂšgera vĂ©ritablement SNCF RĂ©seau.

La concurrence et la crise braquent aussi les projecteurs vers SNCF Voyageurs. La progression de son endettement est prĂ©occupante. En 2020, il sâest creusĂ© de 1,4 milliards dâeuros, soit une augmentation de prĂšs de 80 %. Il a atteint 3,3 milliards dâeuros, soit seize fois le niveau prĂ©vu au budget initial 2020. Les pĂ©ages ont reprĂ©sentĂ© 60 % des charges dâexploitation de SNCF Voyageurs en 2020 contre 40 % habituellement.
En consĂ©quence, SNCF Voyageurs a sĂ©rieusement rĂ©duit ses dĂ©penses dâinvestissement. Il pourrait en rĂ©sulter un cercle vicieux susceptible de menacer sa compĂ©titivitĂ©.
LâĂtat nâa pas prĂ©vu de soutenir lâopĂ©rateur de transport. Il a concentrĂ© ses concours financiers sur le gestionnaire dâinfrastructures.
Préoccupantes, les perspectives de SNCF Voyageurs font planer une ombre sur le modÚle du ferroviaire.

Fret SNCF est structurellement dĂ©ficitaire. Sa marge opĂ©rationnelle est nĂ©gative. Elle perd en moyenne 250 millions dâeuros par an. Sa dette de 5 milliards dâeuros a Ă©tĂ© reprise par la sociĂ©tĂ© mĂšre mais cette dĂ©cision fait lâobjet dâun contentieux devant la commission europĂ©enne. Câest une menace qui pĂšse sur lâentreprise. Par ailleurs, les parts de marchĂ©s de Fret SNCF sâĂ©rodent.
La pĂ©rennitĂ© financiĂšre de Fret SNCF dĂ©pend des concours de lâĂtat, indispensables pour compenser des activitĂ©s structurellement dĂ©ficitaires. Ces concours ont Ă©tĂ© renforcĂ©s en 2021 et nous saluons les engagements de lâĂtat pris mi-septembre. Le prolongement des aides au moins jusquâen 2024 donne plus de visibilitĂ© Ă la sociĂ©tĂ©.

Les difficultés financiÚres de la SNCF ne doivent pas se répercuter sur la qualité de la desserte des territoires. Les « contrats petites lignes » constituent un réel progrÚs qui clarifie leurs conditions de financement. Ils doivent se concrétiser par de véritables protocoles financiers.
La gestion de lâinfrastructure des lignes de desserte fines du territoire est aujourdâhui dĂ©ficitaire pour SNCF RĂ©seau. Toutefois, la possibilitĂ© dâun transfert de leur infrastructure aux rĂ©gions, dans ses conditions Ă dĂ©finir, pourrait gĂ©nĂ©rer des gains de performance.

Notamment Ă travers ses filiales phares, GĂ©odis et KĂ©olis, SNCF poursuit une stratĂ©gie de diversification et de mondialisation. Au cours de lâannĂ©e 2020, GĂ©odis et KĂ©olis ont reprĂ©sentĂ© presque la moitiĂ© du chiffre dâaffaires du groupe et 60 % de sa marge opĂ©rationnelle. Ces activitĂ©s ont fait montre dâune grande rĂ©silience au cours de la crise. GĂ©odis affiche mĂȘme des performances inĂ©dites. Elles contribuent Ă amĂ©liorer la situation financiĂšre du groupe mais il est nĂ©cessaire de veiller Ă ce que le cĆur ferroviaire français du groupe demeure sa prioritĂ© absolue.

La SNCF doit gagner en compĂ©titivitĂ©. Elle met en Ćuvre des plans dâĂ©conomies sur les frais gĂ©nĂ©raux et administratifs, les achats ou encore lâimmobilier. Pour affronter la crise, la SNCF a rĂ©alisĂ© des plans dâĂ©conomies exceptionnels. Ils Ă©taient indispensables mais une part significative de ces Ă©conomies nâest pas structurelle. Certaines ont un simple effet de trĂ©sorerie quand dâautres rĂ©sultent de la baisse du chiffre dâaffaire ou de dispositifs de soutien gouvernementaux. Des leviers structurels de productivitĂ© restent Ă mobiliser en matiĂšre de ressources humaines. Le lĂ©gislateur a fait sa part du travail avec lâextinction du statut de cheminot. La SNCF a les clĂ©s en mains pour engager des rĂ©formes. Nous sommes conscients que ce sujet est sensible mais des marges dâefficience restent Ă explorer. Il est temps dâaller au bout des rĂ©formes.

Certaines inquiĂ©tudes naissent quant aux perspectives du modĂšle Ă©conomique de la SNCF et du systĂšme ferroviaire. Ils sont totalement dĂ©pendants du TGV et mĂȘme, des seules 50 % de lignes TGV rentables. La ligne Paris-Lyon Ă elle seule, la plus profitable de toutes, alimente largement ce systĂšme qui repose sur une triple pĂ©rĂ©quation. La viabilitĂ© des modĂšles du groupe et du ferroviaire est donc conditionnĂ©e Ă la vitalitĂ© de la grande vitesse. Or, plusieurs incertitudes pĂšsent sur ses perspectives. Le TGV a subi un vĂ©ritable « accident industriel » et la crise aura des consĂ©quences durables sur les habitudes de mobilitĂ©. La baisse de la clientĂšle professionnelle sera structurelle. Or câest la plus rentable. Avec moins de voyageurs premium, il faudra plus de passagers pour rentabiliser le TGV. Les taux dâoccupation nĂ©cessaires pourraient ne pas ĂȘtre atteints au moins au cours des deux annĂ©es Ă venir.

Le grand pari stratĂ©gique de la SNCF va aussi affecter la rentabilitĂ© du TGV. Ce pari vise Ă rechercher un accroissement des volumes de voyageurs quitte Ă rogner sur les marges. Audacieux et rendu probablement plus nĂ©cessaire encore par les effets stigmates de la crise sur les voyages dâaffaire, ce pari nâen est pas moins risquĂ©. Dâune certaine façon, le ouigo cannibalise le TGV inoui qui Ă©tait trĂšs profitable avant la crise. Cet Ă©tĂ©, la SNCF a lancĂ© une nouvelle politique tarifaire baptisĂ©e easy TGV qui semble porter ses fruits.
La réussite de cette stratégie dépendra de la capacité de la SNCF à attirer la clientÚle loisirs, des voyageurs soucieux de leur empreinte environnementale mais aussi des professionnels.
Les modĂšles Ă©conomiques de la SNCF et du systĂšme ferroviaire sont dĂ©pendants de la rĂ©ussite de cette stratĂ©gie. Si la grande vitesse ne retrouvait pas un niveau de rentabilitĂ© suffisant, lâensemble du systĂšme de financement du ferroviaire en France devrait ĂȘtre remis Ă plat.

Si elle est absolument essentielle et bĂ©nĂ©fique Ă lâensemble du systĂšme, lâouverture Ă la concurrence affectera les Ă©quilibres du modĂšle.
Elle pĂšsera sur le chiffre dâaffaire de SNCF Voyageurs. Ses consĂ©quences pourraient se chiffrer, Ă terme, Ă plusieurs centaines de millions dâeuros. Les nouveaux entrants vont rapidement se positionner sur les lignes les plus profitables avec des effets de baisse des prix et des taux de marges qui vont mettre le systĂšme de financement du ferroviaire sous tension. Les bĂ©nĂ©fices de SNCF Voyageurs pourront-ils et devraient-ils continuer Ă financer le rĂ©seau ? Cette rĂ©flexion doit ĂȘtre conduite car, Ă terme, faute dâun modĂšle Ă©conomique viable, la SNCF pourrait en venir Ă remettre en cause lâexploitation des lignes non rentables.

A ce stade les principales interrogations pour lesquelles des recommandations seront faites lors de la remise de notre rapport terminal en février prochain sont les suivantes :

les conditions de financement du réseau et de sa modernisation, mais aussi de Gares et Connexion ;

lâavenir du modĂšle Ă©conomique de la SNCF et du systĂšme ferroviaire ;

les gisements dâefficience du groupe Ă mobiliser, en particulier du cĂŽtĂ© des ressources humaines ou de la performance du gestionnaire dâinfrastructures ;

notre impatience quant Ă lâactualisation, sans cesses reportĂ©e, dâun contrat de performance qui est la vĂ©ritable clĂ© de voute du systĂšme ;
une nĂ©cessaire vigilance quant Ă lâĂ©volution de la situation de SNCF Voyageurs ;

ou encore sur les conditions dâune ouverture Ă la concurrence qui soit rĂ©elle et appuyĂ©e sur une vĂ©ritable indĂ©pendance de SNCF RĂ©seau.