
Le second concerne la possibilité de faire entendre une voix différente. A l’heure où il est difficile de s’opposer à l’idée que les Etats-Unis s’enfoncent dans la dystopie à la Georges Orwell, il est fondamental pour l’humanité de créer d’autres perspectives que celles d’une technologie mise en oeuvre à des fins mercantilistes, de captation de l’attention et de domination économique. Il me semble que les sujets sur lesquels l’IA peut effectuer des percées remarquables ne manquent pas et au-delà de la santé (où les Américains règnent en force), les enjeux d’environnement, d’éducation, de gestion des infrastructures, de service public … sont quelques-uns des terrains sur lesquels d’autres pays et alliances pourraient se positionner. Il faut affirmer au plus vite un contre-narratif à celui qu’impose brutalement le pouvoir américain.

Le troisième concerne les annonces que l’on peut attendre. Probablement des accords à l’égard du système de financement européen, ou encore sur le plan de la « sécurité de l’IA », pour laquelle de nombreux pays souhaitent mettre en oeuvre des feuilles de route pragmatiques, au-delà des textes européens existants. Il faut également s’attendre à de très nombreuses annonces sur le plan technologique, commercial et social. On peut être nettement plus réservé sur la possibilité d’un grand accord, impliquant en particulier les Etats-Unis.

Pour la France, ce sommet sera l’occasion de réaffirmer l’idée qu’elle souhaite jouer un rôle dans le développement de l’IA, sans doute également de rappeler aux équipes d’entrepreneurs, de chercheurs, d’acteurs issus de la société civile qui vont y passer quelques jours qu’ils sont bienvenus s’ils souhaitent s’installer dans ce pays. Car, il convient de le rappeler. Jusqu’à la dissolution de l’année dernière, la France avait réussi le tour de force d’être l’un des pays économiquement les plus attractifs – selon le baromètre EY – et cela également à l’égard des entrepreneurs. Le fait qu’un nombre significatif de fondateurs expérimentés d’origine américaine soient venus s’installer à Paris est un signal qu’il ne faut pas négliger. Ce n’est certes plus le cas, mais cela montre que des objectifs ambitieux peuvent être atteints. Ne tient qu’à nous de vouloir recréer cette dynamique, voire de définir des objectifs plus ambitieux encore. Mais depuis notre engagement dans ce chantier essentiel, les choses ont considérablement changé.

Lorsque le président Macron a présenté sa stratégie nationale pour l’IA à partir du rapport Villani, l’objectif était en effet d’agir sur le fond avec le développement d’une « IA soutenable d’un point de vue environnemental, technologique et sociétal ». Toutefois, l’irruption de l’IA générative a relégué cette volonté au second plan. Depuis l’explosion de ChatGPT, la France s’est mise en quête de créer sa version française. Si cela sonnait bien sur le plan médiatique, d’un point de vue stratégique cela revenait à vouloir construire la tour Eiffel en partant du sommet.

Conséquence, à l’heure où l’IA générative remodèle l’économie mondiale, et où la Chine assume un positionnement différentiant avec DeepSeek, notre bilan est maigre. Certes nous disposons d’une marque comme Mistral AI. Mais du point de vue stratégique, il s’agit d’un succès en trompe-l’oeil car la majorité de ses investisseurs sont des grandes entreprises américaines qui ont la mainmise sur sa destinée. De plus, sur tout ou partie de l’infrastructure qui sous-tend le développement des grands modèles d’IA, notre pays est en retard.

Notre gouvernance est également à interroger. Avant la chute du gouvernement Barnier, nous avions fait le choix du symbole avec la création d’un secrétariat d’Etat à l’Intelligence artificielle. Soit. Mais le rattacher au ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche plutôt qu’à Bercy a été un anachronisme à un moment où la technologie doit être envisagée par le prisme de la domination économique. Outre-Atlantique, l’Etat fédéral a la tech chevillée au corps. Depuis le triangle de l’innovation de Vannevar Bush (armée-industrie-université) jusqu’à DOGE, le ministère de l’Efficacité gouvernementale, en passant par la Darpa, l’agence du Pentagone, les Etats-Unis ont créé un lien infrangible entre la technologie et leur compétitivité. Quitte à nous inspirer du modèle américain, imitons-le correctement.

Incontestablement, l’IA est un enjeu de souveraineté économique, industrielle et de défense. Profitons donc du Sommet pour l’IA pour :
– recentrer la gouvernance sur l’économie et l’industrie ;
– investir massivement dans des infrastructures nationales : clouds souverains, multiplications des supercalculateurs, énergie et réseau dédiés ;
– créer un écosystème à forte valeur ajoutée avec un lien étroit entre l’Etat, les industriels et la recherche en vue de financer des projets concrets, utiles et durables.
C’est à cette aune que ce sommet sera une réussite et surtout, au-delà du rendez-vous, que la France et l’Europe ne perdront pas pied.